Nos Plumes  : Jean Michel JEUDY Plan du site
 
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Cercle Généalogique de Vincey
et du Bailliage d’Epinal
 
18 rue du Pincieux
88450 VINCEY
 
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«Robert-Lucien jeta son ninas trempé dans le caniveau et accrocha son parapluie au portemanteau, à côté de son chapeau.
-	Bonjour, Monsieur le Directeur.
-	Bonjour Gilbert.
-	Qu’est-ce je peux faire pour vous, Monsieur le Directeur ?
-	Je viens pour l’état civil, j’ai un fils !
-	Mes félicitations, Monsieur le Directeur.
Et le secrétaire de mairie demanda:
-	Né à quelle heure ?
-	Ce matin à quatre heures cinq.
-	Comment voulez-vous l’appeler, Monsieur le Directeur ?

Robert-Lucien plissa les yeux, regarda à droite, à gauche, interrogea le plafond. Nom de nom, qu’est-ce qu’elle lui avait dit ? Pourtant, ils en avaient assez parlé. Pendant des mois ! « J’ai l’air malin », murmura-t-il.

	Exaspéré par cette foutue amnésie, trou de mémoire, trou noir qui le faisait passer pour un demeuré aux yeux du gratte-papier, Robert-Lucien répondit d’une façon lapidaire et à peine polie :
-	Comme vous !

Alors, le dévoué préposé aux pleins et aux déliés écrivit dans le  registre d’état civil la mention « prénom », de sa belle écriture :
				Comme-Vous.

L’employé de mairie n’allait certainement pas discuter les ordres de celui qui décidait de l’élection du maire. Sans compter que Monsieur le Directeur fixait aussi les primes de fin d’année à la retorderie. Et son épouse, comme de bien entendu, travaillait à ladite usine.

De toute façon, les gens de la plaine vous appelaient différemment selon votre âge, votre condition sociale, vos défauts ou vos qualités. Ils avaient tous un sens inné de la formule. Souvent tout était dans le ton de leur voix : moqueur, méchant, envieux, admiratif, amoureux. Il fallait avoir l’oreille fine, et surtout être initié aux non-dits, aux regards silencieux, de ce silence qui parle plus que des mots. « Le professeur », un qui avait eu son brevet, croisait dans la rue « Patte folle », qui avait eu la polio ; « Bec de sel » buvait sans soif et « Neunœil  » louchait sur le chef de gare qui était « le cocu ». Seuls les riches ou les officiels semblaient avoir droit au Monsieur. Monsieur le Maire, Monsieur le Directeur, Monsieur le Curé. Pour les femmes, les hommes du village se sentaient gênés, ils n’aimaient pas paraître en position d’infériorité. Ils donnaient rarement du Madame, ce n’était pas dans leurs habitudes. Ils se contentaient de marquer la féminité par un « la » : « la Marie », « la Marguerite »… ces mâles avaient appris de leur père et du curé que la femelle devait être soumise à l’homme. Quant aux enfants, bien souvent, ils héritaient en plus de leur prénom de baptême, d’un petit nom. Marguerite appela affectueusement son fils Titou.

							« Le vosgien du Balthazar »
							      Jean-Michel JEUDY
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