IGNEY et les Vosges vus par Gilles LAPORTE
Si j’avais à parler de mon pays…
Si j’avais à parler de mon pays, j’emploierais des mots doux ronds et simples.
Car il est doux, rond et simple, mon pays.
Doux comme une peau de chat que le soleil amuse et révèle.
Rond comme un sein gorgé d’une sève sucrée.
Simple comme l’aube d’un jour abreuvé de rosée.
Et j’ajouterais sans doute d’autres mots encore, longs à venir, secrets, timides et redoutés. Des mots qui n’éclosent et ne s’offrent qu’une fois la connaissance faite. Gauches et maladroits. Dissimulés derrière des brumes de grand temps pour faucheurs étoilés de sueur. Des mots de nous, de chez nous, que nul autre n’entend. Sauf peut-être celui qui un jour de profonde extase a vu, par delà les brumes germaniques, s’unir le ciel et la terre dans des broussailles ruisselantes.
Si j’avais à parler de mon pays, je peindrais avec ces mots des images douces, rondes et simples.
Car il est doux, rond et simple mon pays.
Doux comme le miel de ses mouches ivres de résine onctueuse.
Rond comme un ventre assoupi de femme épanouie.
Simple comme un brame exhalé que la ténèbre avive.
Et j’enrichirais ces images des ors fébriles cueillis par les chasubles au bord de nos ruisseaux, des bleus des eaux glacées que le granit transpire, des rouges oripeaux dont nos toits sont vêtus. Il n’est de plus beaux traits que ceux de nos rivières dans l’ombre évaporée des vernes délicats. Et de plus beaux regards que ceux coulés des cerfs enivrés d’humus, et de musc, et de vie.
Si j’avais à parler de mon pays, je conterais avec ces mots des fiauves douces, rondes et simples.
Car il est doux, rond et simple mon pays.
Doux comme un chant de nonne au chœur lent d’Ubexy.
Rond comme un éboulis roulé dans les plis clairs d’une Vologne en fête à l’écoute des fées.
Simple comme l’élan roman de ses credo de pierre enchâssés pour toujours au profond des bruyères.
Et, autour de ces fiauves, je tisserais avec ces mots des champs d’étoffes rayonnantes. Le rythme sec des battants que le métier martèle au cœur du tisserand frappe et claque sans fin dans la paume du temps. Heurte et marque la tempe. Coton rouge de sang. La chaîne prend la trame et le dimanche blanc s’étire, et chante, et vit dans les jupes des femmes… que l’usine flétrit.
Si j’avais à parler de mon pays, je composerais avec ces mots, des musiques douces, rondes et simples.
Car il est doux, rond et simple mon pays.
Doux comme un vent fleuri que le midi parfois glisse sous les halliers pour attiser la flamme noire du sanglier.
Rond comme un espoir de bon vin au soir d’un long effort sous des nuages gris.
Simple comme un enfant que le rêve éblouit.
Et je danserais ces musiques autour de nos feux de Saint-Jean, sur le Saint-Mont. Pour nous tous les saints de notre histoire. Pour nos martyrs. Pour nos patrons. Pas ceux des monstres de béton qui digèrent les hommes pour éructer du souffre au fond de nos vallées. Mais ceux de nos églises fraîches, calmes et simples.
Je danserais ces mots sonores et mélodieux pour invoquer les mânes éternels pourfendeurs de vénales séductions venues d’ailleurs.
Ils sont venus d’ailleurs tous ceux qui nous massacrent.
Comme toujours !
Si j’avais à parler de mon pays, je tendrais de ces mots doux, ronds et simples un voile diaphane autour de ses sommets, de ses lacs, de ses vallées, de ses églises, de ses exhalaisons et de ses vies.
Car il est doux, rond et simple mon pays.
Et fragile !
Fragile, comme une porcelaine diaprée, comme l’aile du papillon qu’un souffle va froisser, fragile ainsi que le regard éclos du nouveau-né.
Si les hordes barbares ont pu le piétiner sans qu’il perde son âme depuis l’aube des siècles, c’est que son cœur vibrait à l’unisson du ciel et de la terre mère.
Mais aujourd’hui j’ai peur !
Et demain…
Si j’avais à parler de mon pays, je construirais de ces mots doux, ronds et simples, un temple de silence pour mieux le préserver.
Car il est doux, rond et simple mon pays.
Et dans ce temple de silence, j’irais me taire, pour mieux l’aimer.
Car nul ne doit parler de ce qu’il aime sous peine de le perdre.
Et je t’aime, toi, mon pays.
Et je veux te garder !
Gilles LAPORTE







